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Allocution de M. Jean-Marie Toulouse Directeur de HEC Montréal aux funérailles de M. François-Albert Angers

Église de Saint-Lambert le 18 juillet 2003



Permettez-moi d’abord d’adresser mes plus sincères condoléances à la famille Angers et particulièrement à Mme Angers, à Denise, sa fille, que je connais de par nos fonctions universitaires, à Simon Luc que je connais bien et à François-René que j’ai connu au collège.

Ces condoléances, je vous les adresse évidemment au nom d’une autre famille dont M. Angers a été un des plus éminents membres, la famille HEC Montréal, qui partage votre peine.

M. Angers avait aussi une troisième famille que j’appellerai sa famille «nationale».  Il s’est évidemment dévoué avec une ardeur incommensurable pour ces trois familles.  Lors d’une cérémonie commémorative qui aura lieu à HEC Montréal à l’automne, nous aurons l’occasion de rappeler ses principales contributions à l’École et à sa famille «nationale».

Aujourd’hui, je m’en tiendrai donc à souligner les principales étapes de sa carrière universitaire et ses contributions à la famille de HEC Montréal.

Le jeune fils d’Albert Angers, médecin, et d’Odulie LaRoche s’est présenté pour la première fois à l’École des hautes études commerciales à l’âge de 15 ans.  Il songeait à devenir expert-comptable. On le refuse alors parce qu’il est trop jeune.  Pendant quelques années, il aidera donc son père à tenir la pharmacie à la Malbaie mais il s’inscrit quand même aux cours par correspondance de l’École, en comptabilité et en économie politique.

À 19 ans, il est admis en première année préparatoire; au terme des deux années préparatoires, en 1930, il obtient la médaille du Lieutenant gouverneur de la province de Québec.  Ses études de licence sont ensuite interrompues par la maladie; il les complète enfin en 1934 et de façon brillante puisqu’il est alors premier de sa promotion, médaillé d’or, et gagnant de plusieurs prix dans diverses disciplines.

Le directeur de l’époque, M. Henry Laureys, ne pouvait évidemment pas le laisser trop s’éloigner.  Dès juillet 1934, il rejoint le jeune Angers à la Malbaie pour lui offrir de revenir à l’École avec la perspective d’un départ aux études en Europe dans les plus brefs délais possibles.

Le délai ne fut pas long puisque l’année suivante, M. Laureys avait convaincu le gouvernement du Québec, malgré la grave crise économique généralisée, de lui donner une bourse pour lui permettre d’aller étudier deux ans à l’École libre des sciences politiques de Paris.

M. Angers sut d’ailleurs y faire honneur au Québec en devenant le premier Québécois et le premier Canadien à recevoir la médaille d’or de cet établissement.  Il devait ce succès à son travail et à son talent, mais aussi à la collaboration de son épouse qui devait à l’occasion l’accompagner en classe et prendre des notes pour lui lorsque ses yeux le faisaient trop souffrir.

En novembre 1937, M. Angers revenait à Montréal et accédait à la nomination comme professeur.  Il était sûrement prêt à enseigner puisque pendant son stage à Paris, il avait fait parvenir de nombreuses notes pédagogiques que le directeur de l’École lui même utilisait pour ses propres cours.

En 1938, le nouveau directeur, Esdras Minville, demandait à M. Angers d’accepter, en plus de ses cours, le poste de chef du service de la publicité, ce qui comprenait la direction de toutes les publications de l’École et surtout celle de la revue l’Actualité Économique.  C’étaient de lourdes responsabilités pour un professeur de 29 ans seulement, mais il a sûrement bien fait puisqu’il a été directeur de la revue l’Actualité Économique pendant 10 ans, soit jusqu’en 1948.
En 1949, on le retrouve directeur du Service de documentation économique devenu, en 1959, l’Institut d’économie appliquée qu’il a dirigé jusqu’en 1969.

Tout comme l’énumération des ses contributions à la société que nous avons tous lue dans la notice funéraire, ce rappel rapide des 31 années où M. Angers a occupé des fonctions de direction à HEC Montréal ne rend pas justice à l’intensité, à la qualité et à la quantité de ses contributions.

En effet, il faut savoir qu’à ce moment, il lui a fallu créer l’enseignement de l’économie appliquée.  Cela voulait dire imaginer des contenus de cours, organiser des colloques scientifiques et trouver du financement pour des recherches... et surtout former et recruter des professeurs pour un domaine où la demande, même en Europe, était beaucoup plus forte que le nombre de candidats disponibles.

M. Angers a su recruter et former toute une génération d’experts dans ce domaine.  Plusieurs d’entre eux sont devenus des personnalités éminentes de notre société, dont même un premier ministre, et sont aujourd’hui avec nous pour signifier leur estime envers M. Angers.

M. Angers a aussi, en créant l’IEA, bâti ce qui est encore aujourd’hui un des piliers distinctifs de l’identité de HEC Montréal.  Il a su implanter chez nos économistes appliqués une préoccupation constante pour le développement de la relève; ses successeurs ont donné suite avec l’excellence de ce que nous pouvons constater trois générations plus tard.

Doué d’une énergie intellectuelle hors du commun et d’un jugement dont tous appréciaient la justesse, M. Angers a aussi, pour l’École, produit de très nombreux documents de réflexion très fouillés, tantôt pour améliorer le contenu de nos programmes d’enseignement, tantôt pour améliorer la gestion du corps professoral, pour proposer des modifications à la structure de l’École ou encore la création de centres de recherche dans des domaines très innovateurs pour l’époque.

Toute mission à l’international que lui confiait l’École donnait lieu à de volumineuses «notes de voyage» dont la lecture est encore très intéressante aujourd’hui.  Ces notes aident à comprendre comment M. Angers a contribué à faire connaître et apprécier HEC Montréal à l’étranger... Plusieurs des partenariats que nous avons encore avec les meilleures universités européennes ont été initiés à la suite des missions réalisées par M. Angers.  On a même une note de 1961 où il avertit les collègues que ceux qui iront à Paris au printemps devront aimer la marche car le métro n’y sera jamais fiable à ce moment de l’année.  Quarante-deux ans plus tard, il a encore raison...

À sa retraite officielle en 1974, après 40 années au service de l’École, ceux qui le connaissaient savaient bien qu’il ne se retirerait pas vraiment.  Il a conservé un bureau à l’École pendant 22 autres années.  Même si sa vue faiblissait, il a conservé des charges d’enseignement jusqu’en 1980;  entre 1979 et 1994, il a édité les 12 volumes des Œuvres complètes de Esdras Minville.  Un travail de 6 717 pages.  Toute une retraite, surtout avec le handicap visuel qui l’affligeait.

À ce sujet, il hésitait à faire opérer la cataracte qui attaquait son meilleur oeil.  Devant la dégradation progressive, il s’est finalement résolu à l’opération et il avait choisi une façon originale de nous en laisser savoir le résultat:  M. Angers utilisait souvent la pratique européenne, transmise sous MM. Laureys et Minville, d’interpeller les collègues professeurs par leur nom de famille, même dans les correspondances.  Quelle ne fut donc pas la surprise des collègues, à la suite de l’opération, d’entendre M. Angers les interpeller par leur nom de famille d’un bout à l’autre du corridor à l’édifice Decelles.  Il était fier de nous jouer ce tour et de nous annoncer ainsi que l’opération avait réussi... M. Angers nous voyait maintenant de loin; il n’avait plus besoin de l’indispensable loupe avec laquelle nous le voyions travailler depuis de nombreuses années...

En 1996, sa santé prit un mauvais tournant et il dut nous quitter de façon définitive.  Des collègues le visitaient au centre d’accueil et M. Angers était toujours intéressé à avoir des nouvelles de l’École,  à commenter ce qui s’y faisait, et tenait notamment à savoir qui avait remporté le prix annuel François Albert Angers, décerné depuis 1982 au professeur ayant produit le meilleur manuel pédagogique en langue française.  Ce prix continuera évidemment à être décerné et je vous assure qu’il s’agit d’une reconnaissance fort convoitée à HEC Montréal.

Aussi, en 1996, à l’occasion de l’inauguration du nouvel édifice de l’École, je m’étais demandé quelle était la personne la plus éminente susceptible de contribuer au «volet scolaire» de la cérémonie.  M. Angers était la personne toute désignée pour cela; il avait alors accepté de prononcer ce qui est convenu d’appeler une  «leçon inaugurale», à l’occasion de l’ouverture de notre nouvel édifice.  Malheureusement, il n’a pu en rédiger que la première partie avant de subir un accident cérébral.  J’ai demandé à Pierre Harvey, directeur de l’École de 1982 à 1986,  s’il pouvait compléter le texte mais M. Angers lui-même disait que «c’était dans sa tête mais que ça ne pouvait pas sortir».  M. Harvey n’a donc pas pu compléter cette leçon.

Lors de la nomination de M. Angers comme officier de l’Ordre national du Québec en 1985, M. Pierre Harvey a très justement décrit M. Angers comme «l’un des premiers économistes authentiques du Québec, à la fois comme pionnier de l’économie appliquée et comme homme de science de classe internationale.»

Il avait été promu à l’agrégation en 1942 et à la titularisation en 1948.  Par ses écrits innombrables, ses enseignements innovateurs, ses contributions au fonctionnement de l’École et son rayonnement dans le milieu et à l’international, M. Angers avait éminemment mérité d’être nommé professeur émérite de HEC Montréal en 1980.  Ses contributions avant mais aussi après cette date ne font que renforcer notre sentiment d’humilité face à ce constructeur de notre École et à renforcer aussi notre reconnaissance qu’il ait choisi de faire une si longue et fructueuse carrière parmi nous.

Merci, Monsieur le professeur Angers.


 
 
Dernière mise à jour : 08 février 2006
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